Il y a 30 ans, JF Lamour, P. Durand et N. Hénard étaient sacrés champions Olympiques…Ils se confient

Il y a 30 ans (du 17 septembre au 2 octobre 88) se déroulaient les Jeux Olympiques de Séoul. A cette occasion, Jean-François Lamour (escrime) remportait sa 2° médaille Olympique, Pierre Durand (équitation) était sacré champion Olympique avec Jappeloup et Nicolas Hénard (voile) gagnait son premier titre Olympique. Nous les avons interrogés tous les trois, notamment parce qu’ils ont tous eu et ont encore une grande implication dans le sport français. Jean-François Lamour est conseiller spécial aux JOP 2024 auprès de Valérie Pécresse (présidente de la Région Ile-de-France) après avoir été ministre des Sports et député. Pierre Durand est conseiller régional en Nouvelle-Aquitaine après avoir été président de la Fédération française d’équitation et président de l’INSEP. Nicolas Hénard est président de la Fédération français de voile.

 

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Olbia Conseil : Ça fait donc 30 ans que votre vie a changé et que vous êtes devenus champions olympiques. Cela vous évoque quoi, spontanément ?

Pierre Durand : Je ressens un sentiment étrange. C’est à la fois très loin et très présent. Loin, parce que je suis quelqu’un de différent aujourd’hui et près, parce qu’il n’y a pas un jour sans qu’on me parle encore de mon cheval et de notre médaille d’or. Je dois bien admettre que depuis ce matin calme et plein de félicité à Séoul, ce titre continue d’arbitrer ma vie…

Nicolas Hénard : De la fierté et de la joie. La fierté du travail bien fait et de l’accomplissement d’une décennie de haut niveau, la joie de la première fois et de la performance partagée.

Jean-François, en 88, vous devenez pour la 2° fois champion Olympique, après votre sacre de 84. Quel souvenir en gardez-vous ?

Jean-François Lamour : Celui d’une immense satisfaction, d’un accomplissement, d’un objectif atteint pour lequel tout athlète de haut-niveau consacre une partie de sa vie et de son énergie. Et pourquoi le cacher, de la joie à l’état pur, sans retenue que j’ai essayé, ce soir là, de partager avec celles et ceux qui m’avaient accompagné dans cette quête.

Pierre, les cavaliers et les cavalières de tous âges, même ceux qui n’étaient pas nés en 88, vous reconnaissent et ont de la sympathie pour vous. A quoi est-ce du selon vous ? 

Pierre Durand : Je ne comprends toujours pas bien ce phénomène. Mais, je crois que les gens vous sont toujours reconnaissants de leur avoir procuré des émotions. Et pendant 10 ans, avec Jappeloup, nous leur en avons fait vivre un florilège. Après nos déboires aux JO de Los Angeles, il y a eu une série ininterrompue de performances de haut niveau. On a embarqué beaucoup de monde dans cette grande épopée sportive. Il faut dire que notre histoire singulière avait du panache. J’étais bizarre dans le milieu et mon cheval très atypique, bien que spectaculaire. Le tout combiné a plu. Un vrai scénario de film ! Enfin, j’ai aimé l’équipe de France que j’ai toujours servi loyalement et généreusement. Ça a été ressenti, tout comme notre symbiose avec Jappeloup. Si notre histoire a fait du bien et continue d’en faire, j’en  suis très heureux.

Etre double champion Olympique est assez exceptionnel dans le sport français. Quelles sont les différences entre ces 2 titres et la façon dont vous les avez vécus ?

Jean-François Lamour : Le premier, celui de Los Angeles en 1984, avait été obtenu en l’absence des pays de l’Est pour cause de boycott. Alors celui de Séoul a sonné comme une sorte de revanche surtout qu’il était consécutif avec un titre mondial obtenu l’année précédente. Et puis, avec mon entraîneur, Laszlo Szepesi, et mes coéquipiers, nous nous étions fixés ces JO de 1988 comme cible, alors que le sabre français se morfondait dans les profondeurs du classement mondial à la fin des années 70. Quelle satisfaction pour nous que de nous retrouver ainsi au sommet olympique d’autant plus que, quatre ans plus tard à Barcelone, nous revenions avec deux médailles de plus dans notre housse d’escrime!!

Nicolas Hénard (une 2° fois champion olympique en 92 à Barcelone) : Le premier titre était la conséquence d’une aventure collective. Le second, en 1992, était plus l’application « professionnelle » d’un savoir-faire. Je pense parfois qu’il y aurait pu y avoir un troisième titre si j’avais eu l’énergie suffisante pour continuer 4 ans de plus. Mais, en 1992, j’étais allé au bout de moi-même et de ma relation avec mon sport. J’avais aussi envie de passer plus de temps avec ma famille. Je souhaitais également me lancer dans d’autres projets, mais cette fois dans l’entreprise.

Concrètement, quel impact ces titres ont eu sur votre vie ? 

Jean-François Lamour : Un changement que je peux qualifier de radical, surtout après Séoul. Alors que je me destinais à poursuivre mon activité  de kiné (métier que j’adorais) c’est Jacques Chirac qui me repérait après mon deuxième titre et me proposait de devenir en 1993 son conseiller en charge des sports! La suite vous la connaissez… À titre personnel aussi le sentiment d’avoir réussi quelque chose de A jusqu’à Z , un peu à la manière d’un compagnon du tour de France qui réalise son chef-d’œuvre.

Nicolas Hénard : Cela procure une grande force pour la suite. Une confiance en soi décuplée qui permet d’envisager la suite de la vie en se disant : « j’ai déjà réalisé quelque chose ! ». Le reste suit : pas de crainte de l’échec, pas de peur des projets ambitieux, une sorte d’assertivité renforcée par un doute raisonnable.

Vous avez connu les JO à cette époque et depuis, vous avez assisté à beaucoup d’éditions. Qu’est ce qui a changé, en bien et en mal, selon vous ?

Pierre Durand : Les JO restent une grande fête et chaque édition a son charme. En dehors d’un plus grand nombre d’athlètes y participant par rapport à 84 ou 88, je ne vois pas de changements notables. Le village olympique reste le lieu privilégié d’échanges et le stade olympique, le coeur des JO. L’engouement est le même et les émotions sont partagées par le monde entier. Bien plus qu’une compétition grandiose, les JO sont une trêve pacificatrice comme on vient encore de le voir avec le rapprochement des 2 Corées et, en cela, ils sont fidèles à leur vocation première.

Nicolas Hénard : Ni bien ni mal. La société évolue et le sport aussi. En voile, les technologies explosent : les bateaux volent ! Notre sport reste un jeu entre le vent et l’air et les fondamentaux ne changent pas : aller vite, glisser toujours plus vite mais aller vite du bon côté. Construire et conduire son projet dans la durée et résister à la pression. Ceux qui savent assembler tout cela sont toujours devant : ça ne change pas !

Jean-François Lamour : Il me semble que Barcelone a symbolisé un changement d’époque. Ville moyenne, profondément transformée par le passage des JO, elle offrait cependant cette ambiance à la fois convivial et professionnelle dans son organisation. Et puis le show fourni par la « dream team » américaine traçait le chemin de JO de plus en plus exposés médiatiquement. Mais, me semble-t-il, malgré cette starisation à l’extrême, chacun des athlètes peut encore vivre pleinement son rêve… c’est le principal pour moi.

Pierre, vous avez été président de la fédération française d’équitation de 1993 à 1998. Quel souvenir en gardez vous ? De quelles actions êtes-vous le plus satisfait ?

Pierre Durand : Ce dont je suis le plus fier est d’avoir consacré bénévolement 6 années des meilleurs années de ma vie active, comme Président de la FFE. Pour moi, c’était un devoir que de prendre le relais de ceux qui, par leur engagement au sein de cette fédération, m’avaient permis de grandir en tant que sportif et en tant qu’homme. Ça m’était insupportable de rester dans la critique, sans assumer les responsabilités. Même si à 38 ans, c’était prématuré, je ne le regrette pas. Enfin, la meilleure part de mon bilan reste une progression annuelle à 2 chiffres des licenciés , la dernière médaille olympique en individuel en saut d’obstacles à Atlanta avec Alexandra Ledermann, la dernière médaille par équipe du dressage français aux championnats d’Europe de Mondorf en 97 et surtout la création en 1995 du système informatisé de gestion des engagements en compétitions, qui enrichit le budget fédéral actuel d’un minimum de 7 M€ par an. Je suis heureux d’avoir apporté ces valeurs ajoutées, même si peu me le reconnaisse. Je suis en paix avec moi même.

Nicolas, vous êtes depuis un an président de la fédération française de voile. Pourquoi avoir décidé de vous investir ?

Nicolas Hénard : C’est peut-être banal de dire qu’il était temps pour moi de rendre à mon sport un peu de ce qu’il m’a apporté…. mais c’est bien cela. Je n’ai pas besoin d’un titre de Président de fédération pour exister. Je le fait bénévolement même si cette mission occupe une bonne partie de mon temps (en fait, cela occupe absolument tout mon temps libre !). Le contexte particulier des JOP de Paris 2024 m’a fait parcourir les derniers millimètres qui me séparaient de la décision de me lancer… « La vie est trop courte pour être étroite », et bien je suis servi : la séquence actuelle est très dense mais passionnante !

Jean-François, vous avez ensuite choisi une carrière politique en devenant notamment ministre des Sports. Pourquoi avoir choisi cette voie, à la différence de Nicolas Hénard et Pierre Durand, qui sont devenus président de leur fédération ?

Jean-François Lamour :Je ne vois pas de différence finalement. Chacun à notre manière nous avons rendu à la France et au sport ce qu’ils nous avaient apportés en nous aidant à obtenir ces médailles. Et puis le combat et l’action politiques sont souvent assez proches des ressorts qui nous animent quand nous nous préparons à livrer un assaut en finale des JO.

Pierre, l’équitation se déroulera dans le parc du château de Versailles lors des JO 2024. Que peut espérer en retirer votre sport ? 

Pierre Durand : Lors des visites des différentes commissions d’évaluation du CIO dans le cadre de la candidature à l’organisation des JOP 2024 auxquelles j’ai assisté en tant qu’athlète référant, j’ai pu constater le pouvoir d’émerveillement que Versailles exerçait  sur tout le monde. Le site choisi pour l’équitation a suscité une forte adhésion y compris des représentants de la Fédération équestre internationale. Pour nos disciplines équestres trop souvent oubliées des médias français même aux JO, sauf en cas de médailles comme lors des JO de Rio, être dans un site historique connu mondialement va offrir une exposition exceptionnelle et valorisante. Et cette forte visibilité sera planétaire. Rien de mieux pour promouvoir l’équitation.

Jean-François, Paris aura donc les Jeux en France. Vous êtes actuellement conseiller de Valerie Pécresse, présidente de la Région Ile de France, sur ce sujet. Quels sont les enjeux de la Région d’ici à 2024 ?

Jean-François Lamour : Ils sont multiples alors que la Région Ile de France est le deuxième financer des JO après l’Etat. . Comme pour les autres collectivités concernées par leur organisation, ils ne se limitent pas à la pratique du sport. Transports, formation, emploi , innovation sont au cœur du document stratégique que nous venons d’élaborer avec Paris 2024 et qui a été présenté par Valerie Pecresse et Tony Estanguet à Pierre-Olivier Deckers , le président de la commission de coordination du CIO lors de sa première visite à Paris. Nous serons d’ailleurs juger sur notre capacité à laisser un héritage concret par une opinion publique aujourd’hui assez sceptique sur le bénéfice que la France et les Français pourront tirer des JO après leur passage.

Nicolas, la voile se déroulera à Marseille lors des JO 2024. Que peut espérer en retirer votre sport et comment souhaitez-vous accompagner ce développement ?

Nicolas Hénard : Je rêve, avec les athlètes, d’un score inégalé de médailles en navigant à domicile. Notre potentiel de résultat est réel. Mais les résultats comptent peu s’ils ne servent pas un projet de société. La voile est un sport formidable, santé, bien-être, apprentissage de la vie et de la nature, économie, tourisme, etc… Notre mission est de faire en sorte que les résultats des « voileux » soient utiles à la nation. Dès lors, la Fédération française de voile doit anticiper et s’organiser pour que les résultats envisagés servent la société. C’est très ambitieux mais c’est un véritable carburant pour la motivation de tous.

Que pensez-vous des débats actuels à propos des CTS, de la gouvernance et du financement du sport ? 

Pierre Durand : Ce sont des débats cruciaux mais qui viennent malheureusement un peu tard. Le timing n’est pas le meilleur. Tous ces sujets auraient du être abordés depuis longtemps et surtout arbitrés avec courage. Le système est aujourd’hui à bout de souffle, principalement au niveau du financement. Les fédérations  auraient dû anticiper en générant des ressources propres qui les sortent de leur dépendance à l’argent public ( ex: évènementiel, boutique, gestion de marques, services payants, licence interactive, etc..).Ainsi, le sujet des CTS déjà justement posé bien que maladroitement sur la forme en 1996, aurait dû être depuis clarifié. Pour avoir piloté une fédération, je ne trouve pas efficace en terme de management et de ressources humaines qu’un DTN et ses adjoints puissent avoir un statut juridique d’agent public assorti d’un lien de subordination au ministère des sports et en même temps, fonctionnellement être sous l’autorité au quotidien d’un président élu sur un programme dont il est comptable. Il ne peut y avoir qu’un seul patron. Ça a toujours été mon crédo. Cette ambiguïté a généré beaucoup de problèmes relationnels au sein des fédérations, au détriment des résultats. Sans parler de la “consanguinité “entre acteurs qui a affaibli toute l’architecture de notre modèle.

Il faut trancher : transférer la responsabilité de la gestion des CTS aux fédération serait beaucoup plus sain. Toutefois, ce changement ne peut pas être soudain et sans un accompagnement financier compensatoire de l’Etat, sur une olympiade. En l’occurrence jusqu’en 2024. Quant à la gouvernance, elle doit bien sûr évoluer afin d’éviter des dérives par un renouvellement encadré des dirigeants, gage de vitalité du tissu associatif. Enfin, si reforme il y a, elle ne doit pas révolutionner notre fameux modèle mais favoriser les mises à jours nécessaires pour agir là où ça coince et donner des perspectives aux politiques publiques en faveur du sport.

Jean-François Lamour : Tout cela est assez incompréhensible de la part du gouvernement qui, il y a quelques mois se réjouissait de l’obtention des JO. Si l’analyse de la situation est assez pertinente je discerne mal, dans les propositions de gouvernance qui nous sont faites, ce qui va réellement changer. En bref, qui va prendre le leadership en matière de sport de haut niveau et de développement de la pratique pour tous. La répartition 30-30-30-10 du pouvoir entre les différents acteurs me laisse à penser qu’on a voulu simplement ménager les susceptibilités…

Et puis engager cette reforme sur fond de réduction des moyens de l’Etat dédiés au sport est une erreur stratégique dont la nouvelle ministre malgré sa détermination à trouver des solutions, va avoir du mal à se dépêtrer. Quant à l’idée que les régions vont venir suppléer les manquements de l’Etat en matière de financement du sport c’est se moquer du monde quand on sait les efforts qui sont déjà demandés à ces collectivités…

Nicolas Hénard : Ces débats sont paradoxaux ! D’un côté, le citoyen que je suis accepte l’idée des efforts financiers que l’état doit faire pour ne pas endetter les générations futures. De l’autre, le Président sait qu’il sera difficile de faire beaucoup mieux avec beaucoup moins : il ne faut pas rater le rendez-vous de 2024. Comment faire ? Elaborer un nouveau modèle économique ? En avons-nous le temps ? La société y est-elle suffisamment préparée ? La réponse n’est pas catégorique alors que nous ne pouvons pas échouer et que 2024, c’est dans moins de 6 ans. Et 6ans, en sport de haute performance, c’est très court…

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