2 experts nous décrivent le management de Didier Deschamps

La victoire de l’équipe de France est aussi celle de Didier Deschamps et de son management. Nous avons demandé à deux experts du management de nous donner leur point de vue sur la méthode Deschamps, et plus largement, sur le management de talents. Christophe Chenut, ex DG de L’Equipe, de Lacoste et de l’agence Elite, ex-président du Stade de Reims, et auteur d’un livre récent « Ingérables! Comment manager vos talents en entreprise » et Claude Fauquet, ex-DTN de la fédération française de natation et en charge du sport de haut niveau français pendant de longues années,  répondent à nos questions.

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Dans « Au coeur de l’épopée Russe », film sur l’aventure des Bleus champions du monde de foot en Russie, une des premières scènes montre Presnel Kimpembe arriver à Clairefontaine habillé dans une tenue très flashy. Didier Deschamps le voit par la fenêtre et dit à son adjoint, Guy Stéphan : « Il s’est trompé de tenue ou il s’est trompé de lieu? ». Vous avez tous les 2 eu à manager des « ingérables » (sportifs de haut niveau, journalistes, mannequins…) comme le dit Christophe dans son livre, que cela vous inspire-t-il ? Voit-on déjà là la méthode Deschamps ?

CC : C’est en quelque sorte une expression symbolique, voire caricaturale, de la ligne de conduite de Didier Deschamps : faire passer la notion de groupe au dessus de celle des individualités.

CF : L’idée qu’il faudrait gérer des personnes ingérables implique en fait l’idée que c’est le coach qui gère ces personnes pour les faire rentrer dans le rang.
Je crois en fait, pour l’avoir constaté, qu’il y a un pas qualitatif individuel essentiel qui fait passer un bon athlète, un bon joueur, à une dimension mondiale. Ce pas à franchir, c’est la prise de conscience que ce qui va advenir dépend d’abord de lui. C’est son histoire qu’il est en train d’écrire, personne ne l’écrira à sa place.
La remarque de Didier Deschamps concernant Presnel va dans ce sens : « Es tu prêt à comprendre l’effort nécessaire à fournir pour te mettre à la hauteur de ce que nous souhaitons faire ensemble ? » Laisser le superficiel pour l’essentiel. On oppose trop souvent individualité et collectif alors qu’ils sont intimement liés et qu’ils se nourrissent l’un de l’autre .

Que pensez-vous de la façon dont Didier Deschamps a construit son groupe (en laissant notamment des joueurs comme Benzema ou Rabiot) pour en faire des champions du monde ?

CC : Tout d’abord, Didier Deschamps est définitivement un grand manager, c’est certain! Il cumule les talents de sélectionneur – à savoir l’art du recrutement- et celui d’entraineur – à savoir celui du management dans la durée -. La constitution de sa liste s’est avérée parfaite tant chacun, même et surtout ceux qui ne jouaient pas ou peu, avait un rôle social dans le groupe. Les exemples de comportement de Rami, Kimpembé ou Thauvin par exemple en sont la preuve. C’est évidemment essentiel quand il faut vivre 2 mois ensemble en visant un objectif suprême. Le doute que l’on pouvait avoir avant la compétition était l’absence supposée de vrais bons leaders, relais du coach, parmi les 23. Là aussi, Didier Deschamps a su les identifier, les responsabiliser et les cadrer. Pogba en est l’exemple le plus frappant mais plusieurs autres se sont révélés et ont joué un rôle majeur qui a mené à cet immense succès collectif.

CF : Les premières années de ma direction d’équipe, j’ai remarqué avec tristesse à quel point l’expression singulière des meilleurs peut être altérée par un groupe qui ne partage pas la même ambition. Quand il y a plus de membres d’une équipe qui manquent d’ambition, cela influence négativement les meilleurs. Dès que le processus s’inverse, l’équipe est positivement tournée vers la performance de haut niveau. J’avais trouvé, avec des modalités de sélection exigeants, le moyen de régler cette situation. Seuls ceux et celles qui avaient le niveau des finales étaient sélectionnés. Pour illustrer cette démarche, l’exemple des mondiaux de 1998 est intéressant. Habituellement, le nombre de sélectionnés sur les compétitions internationales étaient de 20 en moyenne. A Perth en 98, aux mondiaux, nous n’avions sélectionné que 9 nageuses et nageurs. Ils ont obtenu 4 médailles mondiales, dont un titre et trois places de seconds, ce qui constitue, à ce jour, le record absolu dans un mondial.

Je n’ai jamais vu un nageur ou une nageuse, concerné par un titre ou une médaille, mettre l’équipe en difficulté, même s’ils ou elles avaient des personnalités différentes et pouvaient paraître difficiles à gérer de l’extérieur. Car en interne, un seul objectif :  la performance.

Dans L’Equipe, Raphael Varane a dit :« Une grande équipe, ce ne sont que des leaders. Etre leader, c’est quoi ? C’est tirer dans le même sens. »Cela reprend en partie les propos de Claude. Que pensez-vous de cette déclaration ?

CF : Souvent, dans les équipes moyennes, le leader est celui ou celle que les autres voudraient bien être et qu’ils ou elles ne sont pas. Il y a un transfert de responsabilité vers le leader qui exprime le mieux l’attente du coach. On parle alors de leader par l’exemple. Dans les équipes performantes, chacun devient auteur de sa propre performance à un haut niveau d’exigence. Le leader devient plus un leader d’expression et/ou un relais entre l’expression de l’équipe et le staff.  Il est un élément important de régulation dans le management.

CC : Il est évident qu’à ce niveau, on a affaire à des personnages hors-normes qui ont surpassé toutes les étapes pour en arriver là. D’une certaine façon, ils sont donc des leaders comparés au commun des mortels mais ça n’en fait pas forcément des leaders au sein de leur propre groupe, au sens managérial du terme. Certains, d’ailleurs comme Griezmann ou Kanté, refusent même officiellement d’endosser ce rôle…alors qu’ils le sont, de mon point de vue, à leur corps défendant. Griezmann est un leader technique qui en plus se dévoue sur le terrain pour le groupe et ses partenaires, Kanté est, malgré sa timidité et sa discrétion, un leader d’exemplarité à chaque match. Mais, pour moi, dans tout groupe humain, des leaders charismatiques et statutaires doivent émerger pour entrainer tous les autres vers l’objectif. Il me semble que le capitaine doit nécessairement jouer ce rôle et Lloris l’a assumé sur et en dehors du terrain. Les plus anciens aussi, tels Matuidi et Giroud, les plus brillants sur le terrain comme Griezmann et MBappé,  les références comme Varane par son parcours et ses titres et les plus extravertis, bien sûr, tel Pogba.  Ce qui a parfaitement fonctionné, c’est que ces leaders ont tous tiré dans le même sens et ont en plus été performants sur le terrain individuellement, ce qui est indispensable pour être suivi par ses partenaires. Et puis, n’oublions pas les leaders d’ambiance comme Kimpembe et Rami, mais qui ont eu un rôle essentiel à la cohésion de groupe dans ces longs moments d’ennui entre deux matchs, alors même qu’ils ont peu ou pas joué !

Rami a dit justement, toujours dans l’Equipe : « Je suis allé voir le coach lundi (lendemain de la finale). Je trouve qu’il a changé et je lui ai fait passer le message. C’était important de lui dire ce que je ressentais. Je l’apprécie énormément, comme tout le groupe, car durant la compétition, j’ai bcp appris sur lui et de lui. » Didier Deschamps a été plus emphatique, on le voit être tactile avec ses joueurs. Cette adaptation dans son management, dans sa manière d’être, est également une des clés de la réussite ? Savoir s’adapter est nécessaire, notamment avec cette jeune génération ?

CF : Nous rendons nous compte que bien souvent l’on dit de quelqu’un qu’il a changé alors que c’est notre propre regard qui a changé ? Un manager qui se sent en confiance , qui perçoit que son groupe adhère à son discours, peut révéler davantage sa véritable personnalité. C’est, là aussi, une alchimie fine qui se construit au quotidien et que la réussite ne fait que renforcer. Je parlerais davantage d’évolution que d’adaptation. En ce sens, le choix cohérent des sélectionnés, un discours clair sur la confiance réciproque et les règles internes de fonctionnement demeurent les ingrédients indispensables à la réussite.

CC : Quand on doit manager des stars, et même si on en est une comme Deschamps, on doit s’adapter à elles en permanence, car ce sont les stars sur le terrain qui feront le résultat. C’est ce que j’explique dans mon livre « Ingérables » avec la théorie de la Pyramide Inversée des Pouvoirs. Cela étant, on sent que Didier Deschamps s’est adapté naturellement à son groupe car il se sentait très certainement bien et en osmose avec lui. En fait, il n’a pas eu à forcer sa nature et il y a pris du plaisir. Le groupe l’appréciait (dixit Rami) et il le ressentait. Cela lui permettait d’alterner entre l’empathie et des moments plus formels et hiérarchiques et tout le monde adhérait à ces deux facettes. Oui, définitivement, l’art du management dans les univers de talents est de savoir s’adapter à ces derniers pour en tirer le maximum et atteindre l’objectif.

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